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Peter Kienitz (mis en ligne le 6 septembre 2015)


 

 

Pour une Europe syntopique de base

 

- le projet AENEAS -

 

 

Dans tous les pays d'Europe, il existe des initiatives courageuses, proches des faits et près de l'action, enthousiastes et ciblées, qui remettent publiquement en cause notre façon de vivre ensemble et qui proposent „une politique alternative“. Mais, nonobstant leur importance pour le développement de la société, celles-ci se caractérisent en général par un faible rayonnement au niveau européen qui freine l'efficacité de leurs efforts.

        

Les initiatives qui se révoltent contre des actes qui imposent les intérêts du capital sans égard pour l'impact social ou environnemental  sont en général une réaction purement nationale contre les pouvoirs économiques et financiers  de dimension internationale. 

Ces contre-initiatives souffrent donc des limites de leur portée qui restent nationales. Les groupes et initiatives locaux, les protestations contre le tracé d'une future ligne de chemin de fer (Torino), contre la construction d'une "Centrale de biomasse" (Toscana) ou contre la construction d'une gare souterraine (Stuttgart), font cavaliers seuls sans concerter leurs activités avec des groupes analogues dans autres pays européens. Il en est de même pour les organisations politiques, sociales ou caritatives, pour les corporations, les communautés scientifiques ou religieuses, les groupes de réflexion ou les associations qui s'engagent pour changer les conditions sociales etc.Toutes ces initiatives pratiquent des actes de résistance sans beaucoup de contacts directs et interactifs avec les initiatives „étrangères“ et, par conséquent, sans grande résonance dans d'autres pays, notamment en ce qui concerne la retransmission médiatique. Au niveau transnational européen, il y a donc un manque d'échange d'idées, de savoir-faire et d'expérience avec l'administration ou avec des groupes qui dominent et contrôlent l'opinion publique.

 

La restriction et la limitation nationale de l'opinion publique est attribuable certainement à l'organisation nationale de la vie publique, relevant de  l'héritage culturel et formée par les institutions du savoir qui sont strictement nationales : il y a une Académie Française  à Paris et une "Deutsche Akademie" à Berlin, mais pas encore une "Académie Européenne" ! De plus et surtout, ce sont les "barrières" des langues européennes qui freinent une communication directe entre  les penseurs et les acteurs . Il n'y a plus de "lingua franca" comme ce fût le cas au Moyen Âge, il n'y a plus de langage commun aux intellectuels comme le latin ou le français au XVIII / XIX ème siècle. La langue véhiculaire d'aujourd'hui, c'est l'anglais, notamment au sein de la communauté scientifique.

Mais avec Emmanuel Levinas il ne faut pas comprendre la diversité des langues seulement comme une barrière de communication, mais comme une invitation à « l'ouverture à l'autre que l'autre, celui qui m'est radicalement différent, comme voie qui mène au Tout autre».( Altérité et transcendance, Montpellier, Fata Morgana, coll. « Essais », 1995)

Aux  entraves  de la diversité des langues à cause de la tour de Babel s'ajoutent la pluralité de différentes manières de socialisation et de différents „habitus" nationaux des citoyens européens auxquelles des styles singuliers de penser, de sentir et d'agir se sont incorporés.

 

La conséquence de ces données européennes est l'absence d'un espace public transnational de base, dans lequel  les initiatives nationales ou régionales pourraient directement communiquer, se concerter et se regrouper. Il n'existe plus de société civile européenne sans frontière, qui fut autrefois  basée successivement sur la religion chrétienne puis  sur l'idéologie des Lumières : à partir de la  Révolution Francaise „la seule cité chrétienne“ fut  remplacée par une cité nouvelle, la nation (Emmanuel Todd, l'invention de l'Europe, Edition du seuil 1997, pp, 240-247 ) .  L'établissement des états nations ont conduit les européens à fragmenter leur vie publique en secteurs nationaux.

Jusqu'au début de la deuxième guerre mondiale, il existait tout de même encore des endroits en Europe (les grandes villes thermales, les cours des capitales européennes, les chambres de lectures, théâtres, opéras, salons littéraires et salons artistiques, cafés, clubs etc.) où se diffusaient par une transmission personnelle, les Lumières sans frontières en formant ainsi un réseau transnational de la critique littéraire, politique et sociale (voir Étienne François, « Les formes de sociabilité en France du milieu du XVIIIe au milieu du XIXe siècle », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 34, juillet-septembre 1987, pp. 453-472). 

Mais ces exemples  d'une  cristallisation transnationale de l'esprit européen  n'ont pas pu changer le „main stream-processus“ de la nationalisation de l'espace public.

 

L'auto-fragmentation de la vie publique et des pouvoirs civils est un vrai "don du ciel" pour le règne mondial de cette machine biopolitique que  Michael Hardt et Antonio Negri ont analysée comme „Empire“ et  P.Trawny dans son cadre conceptuel comme "das Medium". Ces pouvoirs globaux, qui poussent dans tout les pays les feux de privatisation de l'espace public pour manipuler le vivre ensemble en faveur de la rémunération du capital, agit selon la devise "devide et impera!". La division des pouvoirs civils européens en secteurs nationaux  est tout à fait conforme à cette stratégie. La réduction de la lutte des initiatives civiles aux limites de la „cité nationale“ a libéré "l'internationale du capital" du danger d'un contre-pouvoir  également transfrontalier, d'une alliance de solidarité  que  Karl Marx appelait „l' internationale“ du travail et du savoir.

 

La révolution  „internet“  a peu changé cette situation. Certes, les réseaux électroniques ont amélioré l'information mutuelle. Mais le numérique n'a pas réussi à rétablir un espace public transanational. Malgré les possibilités offertes d'échanger individuellement et rapidement des idées et des raisonnements „sans frontières“, malgré des „social networks“ comme Twitter et Facebook, par lesquels le „user“ peut faire étalage de ses données privées dans une vitrine publique virtuelle, nous sommes encore loin de la permanence d'un domaine public transnational au sens d'un „quatrième pouvoir public“ (Habermas). Le clic de souris ne remplace pas le discours et la rencontre personnelle des acteurs. Alors que ces deux éléments sont essentiels pour l'„agir communicationnel“ (Habermas: „kommunikatives Handeln“) qui est constitutif pour l'espace public. Pour résister effectivement  contre le pouvoir transnational de „l'industrie de programme“ ( B. Stiegler), la construction d'un domaine public transnational en Europe  reste donc  à venir.

 

II.

 

Pour réinstaller en Europe un espace public dans lequel „les activités civiles de base“ peuvent se développer sans frontières, je propose de remettre en vigueur  une qualité européenne que j'appelle "le pouvoir  de la syntopie".

Ce terme emprunté au grec, composé du mot „syn“ signifiant „ensemble“ et du mot „topos“ (au pluriel : topoï) signifiant  „lieu“ , est un néologisme du neurologue E.Pöppel, pour  apporter un cadre conceptuel à la "coopération" et l'interaction biologique non-hiérarchisée entre des organes  séparément positionnés. L'artiste Igor Sacharow-Ross utilise ce terme pour décrire sa manière de mettre en commun ("com-poser") des éléments de différentes domaines et disciplines dans un ensemble artistique, sans toucher, contrairement à la "syn- thèse“, à la singularité de chaque élément.

 

Je pense en fait qu'un „système syntopique“, qui repose sur la valorisation des différences, ouvre une possibilité transnationale de participation politique au delà des institutions étatiques. La syntopie  peut servir d'idée directrice  pour une stratégie visant à surmonter les barrières nationales.  Le „syn“ produit une sorte de place publique pour une rencontre communicative des différents „topoi“ (pays, nations, classes, groupes et initiatives, positions, désirs, discours etc) par le simple fait de les mettre ensemble. De la même façon que les places urbaines, les rues et les cafés d'un quartier ou d'un village invitent les habitants à se rencontrer, de même le „syn“ offre à la „multitudine“ des „topoi“ un espace de „polis“ pour  rencontrer des êtres différents de soi. La rencontre avec les différences, venues à la lumière par le „syn“ des „topoi“, déclenche des flux d'énergie d'esprit - soit d'attraction soit de rejet - qui font de ce lieu de rencontre un „champ dynamique“ des stimulations  et  des impulsions mutuelles.

 

Le système du „syn“ des „topoi“ différents, qui invite à faire la connaissance de l'autre,  est adapté  pour rétablir un espace public  au niveau européen grâce aux caractéristiques  suivantes :

- En opposition à l' U-topie et contrairement à la communication „sans lieu“ dans les réseaux numériques la "syn-topie" ne fait pas abstraction de la réalité par une  idéalisation des „topoi“ ou par  la dématérialisation du „syn“ dans le sens du virtuel, mais incite une rencontre réelle : Pour le fonctionnement du „syn“, il  est essentiel que les contacts entre les „topoi“ ne soient  pas exclusivement „en ligne“ ,mais principalement  en face à face. C'est la rencontre physique, sensuelle et sentie  qui  fait la dynamique  vivante de la „syntopie“.

- La rencontre des "topoi" sur le champ du „syn“ met en évidence qu'il y a  différentes solutions valables pour un même problème. L'ensemble syntopique n'est pas dominé pas une seule vérité mais par la connaissance des autres. La syntopie produit de facon interactive « l'ouverture à l'autre que l'autre, celui qui m'est radicalement différent“ (Levinas).  La  syntopie  n'entraîne  pas la  "Aufhebung" (dépassement, relève) des différences par une „synthèse“ dans le sens hegelien, mais, conduit, en maintenant les positions opposées, à une analyse comparatiste. Le „syn“ dégage une  comparaison créative, qui met  en cause sa propre position. La concurrence  des „topoi“ dans le“syn“ les pousse à repenser, à imiter, à se révolter, à améliorer, à faire des combinaisons complémentaires, à développer un „topos“ autrement ou à trouver des alternatives nouvelles aux „topoi“ existants. La dynamique du champ syntopique est le processus d'une auto-concrétisaton (Whitehead ) du nouveau. La créativité syntopique, provoquée par la confrontation comparatiste, est à l'origine d’ innovations exceptionnelles dans  l'histoire européenne.

 

La condition essentielle du fonctionnement de cette machine syntopique est une libre circulation interculturelle non hiérarchique dans „l'ensemble des topoi“. L'égalité des „topoi“ est une „condition sine qua non“ pour la syntopie. Chaque effort d'un „topoi“ de prendre le „ leadership“ et le contrôle  dans le „syn“  fait s'effondrer le système avec des conséquences catastrophiques comme celles qui sont arrivées au cours de l'histoire européenne à cause      des ambitions hégémoniques. 

 

Malgré ces événements de trahison de l'esprit non-hiérachique  du „syn“,  ce moteur syntopique a produit et développé la diversité culturelle de l'Europe - au moins  à partir de la Renaissance.  Il a mis en  oeuvre le dia-logue ( „das-im-Gespräch -sein“) entre "das Eigene" ( le propre) et "das Fremde" (l'autre/étranger) et la tra-duction d'une langue et d'une culture à l'autre, d'un habitus social ou national à l'autre. Le „syn“ est un équivalent de l'hospitalité pour ce qui concerne la transmission de l'esprit.

 

Une telle „trans-mission“ au-delà des frontières linguistique implique que le „syn“, qui associe les différents „topoi“, représente une certaine  cohérence et compréhension interculturelle entre eux. Le „syn“ européen de compréhension mutuelle fût formé  par la participation des pays européens  à une base commune de philosophie (grecque) et de religion (christianisme) mais aussi et surtout  par la réception de la langue latine, du droit romain  et  depuis la renaissance  par  l'intégration des arts des autres pays  qui apportent une compréhension universelle.

 

„ Ecco che cosa sta a la base dell'identita  europea, un          lungo dialogo tra letteratura, filosofie, opere musicali e teatrali. Niente che si possa cancellare malgrado una guerra, e su questa identità se fonda una comunità che resiste alla piu grande delle barriere, quella linguistica.“ (Umberto Eco, Proust et les „boches“, L'Espresso, N. 42, 24 octobre 2013 )

 

Cette „base dell identità“  sur laquelle le  „Syn“ européen  a pu configurer  un espace public transnational pour une libre rencontre à égalité des différents „topoi“, est aujourd'hui menacée du remplacement par un autre „syn“, par  le „syn“ d`'une „McDo-nalisation“ avec le programme de l'éradication de la différence.

 

 

III.

 

Pour mettre en oeuvre une base commune et efficace pour le combat contre la manipulation industrielle de l'esprit (B.Stiegler), contre l'esclavage“ total de l'être humain par le „Medium“ (Peter Travny: Europa und die Revolution), contre la surveillance totalitaire  par des institutions privées ou administratives, il faut  donc se mettre à la reconquête de l'espace public et le libérer de la monopolisation et privatisation par les grandes entreprises de médias.

 

Mais comment le faire sans faire une révolution, comment installer en Europe une structure alternative de communication syntopique qui vise à  une réconciliation des technologies sociales, de la société numérique et des droits fondamentaux des citoyens ?

 

Je pense qu'il faut d'urgence commencer par une entreprise qui semble à première vue d'une simplicité très banale, mais qui exige des efforts individuels et collectifs considerables : renforcer les rencontres, les échanges et  les dialogues transnationaux en „face à face“ entre les différents „topoi“ des pays européens.

 

Les  „topoi“ entre lesquels le dialogue et le contact personnel doivent être intensifiés ne sont pas des autorités nationales ou européennes qui ont bien organisé et bureaucratisé leurs relations administratives, mais les petits „topoi“ dont  les „topoi“ nationaux se composent : les citoyens et  les institutions, groupes et  initiatives privés. C'est avec ces „topoi“ civils de base d'un autre pays qu'il faut dialoguer horizontalement à travers les frontières. Partout en Europe existent des plateformes de pluralité politique, des petits endroits, „genuini“ et intimes, où se regroupent des citoyens, des penseurs et acteurs, des laboratoires d'idée, des universitaires, écrivains et politiciens pour s'engager dans la lute  pour une „bonne vie ensemble“. Ces topoi privés d'engagement  peuvent „donner lieu“ à un dialogue européen. En le renforçant par l'invitation des „autres“ européens, par des programmes d'échange, se formerait un réseau syntopique  transnational des citoyens qui peut configurer, grâce à une interactivité pratiquée en  permanence,  un espace public européen. Pour y arriver, il ne faut pas commencer par „en haut“ au niveau des institutions publiques, mais par „en bas“:  là où l'artiste Joseph Beuys, proche du syntopique par son concept de „sculpture sociale“,  voulait installer sa „démocratie directe“: à la base vivante du peuple.

 

Notre projet "Aeneas" essaie de faire des petits pas dans cette direction, de  faire des efforts pour configurer un réseau syntopique  européen par des contacts personnels. Cette initiative commencera avec l'expérience de regrouper à Sant Enea, un topos en Toscane, de jeunes penseurs et acteurs de différentes nations européennes pour développer en commun des stratégies, qui peuvent assurer, dans une espace public sans frontière, la  participation directe des citoyens  à la construction  d'une "respublica europea" à venir.

 

 

Marie-Noelle Clémént 

 

 

 

Psychanalystes, ne soyons pas sectaires !

LE MONDE | 06.03.2012 à 14h15 • Mis à jour le 06.03.2012 à 15h42

Dr. Marie-Noëlle Clément est psychiatre, directeur de l'hôpital de jour pour enfants du Cerep (Paris)

En France aujourd'hui, la plupart des enfants autistes sont pris en charge dans des institutions du secteur sanitaire et médico-social. Ces structures sont nées après 1950 au croisement de deux mouvements : l'éducation nouvelle, qui considérait l'apprentissage comme un facteur de progrès global de la personne, et la psychothérapie institutionnelle. A l'origine, la psychanalyse n'était donc pas au coeur du projet de ces institutions, et beaucoup ont d'ailleurs été fondées par des psychopédagogues.

Quelle est la prise en charge d'un enfant autiste aujourd'hui dans un hôpital de jour ? Il s'agit toujours d'une approche pluridisciplinaire, adossée au trépied thérapeutique, éducatif, pédagogique. A quel niveau la psychanalyse intervient-elle ? Elle est le socle commun sur lequel les professionnels s'appuient dans le travail d'élaboration qu'ils mènent ensemble autour des enfants.

Cet outil de réflexion est compatible avec la question de l'organicité des troubles, avec la structuration des prises en charge et avec leur évaluation. Il ne s'agit pas en effet de "laisser les enfants exprimer leurs symptômes", comme on le caricature trop souvent, mais de leur proposer des activités structurées avec des médias adaptés à chacun, et d'intégrer de nouveaux outils de symbolisation tels que les supports imagés.

Malheureusement, les choses ont pris une tournure radicale il y a peu à la suite de la diffusion du documentaire de Sophie Robert Le Mur. Qu'y voit-on ? Des psychanalystes choisis pour répondre précisément à l'image d'Epinal véhiculée dans le grand public : propos abscons, interprétations caricaturales, description de séances où le psychanalyste attend que l'enfant autiste exprime un désir... Après la plainte de plusieurs praticiens interviewés, leurs interventions ont été retirées du film (décision rendue par le tribunal de grande instance de Lille le 26 janvier).

Les coupes effectuées au montage et dénaturant leurs dires sont en effet inadmissibles, mais indépendamment d'elles, et en tant que médecin directeur d'une institution à orientation psychanalytique accueillant des enfants autistes, je ne peux pas cautionner la plupart des propos tenus dans ce film. De plus, en demandant l'interdiction du Mur ou en s'en réjouissant, les psychanalystes perdent de vue ce qui fait l'essence même de leur approche. Dans le travail analytique, l'analyste se questionne toujours sur la part qu'il prend dans les réactions de son patient.

Or à quoi assiste-t-on ? A une attitude corporatiste dans laquelle certains psychanalystes se disent persécutés, mais jamais ne s'interrogent sur ce que cette tempête médiatique questionne dans leurs pratiques. Le jugement est brandi comme un étendard et le film a perdu du même coup ce qui aurait pu constituer son seul intérêt : susciter parmi nous une remise en cause de la prise en charge des enfants autistes. Nous ne pouvons aujourd'hui ignorer l'apport des sciences cognitives et des neurosciences dans nos prises en charge, de même que nous nous devons de soumettre nos pratiques aux exigences de l'évaluation.

Nos institutions doivent poursuivre leurs évolutions pour rester fidèles au caractère innovant qui a présidé à leur création. Et il ne suffit pas que beaucoup d'entre nous mènent ce combat quotidien dans leurs institutions, encore faut-il pouvoir assumer et défendre la nécessité d'une approche intégrative dans un milieu où l'adversité entre psychanalyse et cognitivisme est vive. Depuis Le Livre noir de la psychanalyse (éd. Les Arènes, 2005), les psychanalystes se sentent ouvertement attaqués par les tenants des techniques cognitives et comportementales ; ce serait un peu vite oublier que la situation est en miroir de celle qui prévalait dans les années 1970, époque où la psychanalyse était hégémonique et ne se privait pas de discours humiliants à l'encontre des collègues cognitivistes.

L'idée convenue selon laquelle ceux-ci traitaient les êtres humains comme des rats de laboratoire a d'ailleurs encore de beaux restes aujourd'hui, lorsque certains psychanalystes prétendent avoir l'apanage d'une approche "humaine" ou "humaniste" de l'autisme. Sans aller jusque-là, beaucoup parmi nous considèrent qu'il existerait une différence ontologique entre ces deux types d'approches qui les rendrait inconciliables. Dans une dizaine d'établissements français du secteur sanitaire et médico-social, nous nous apprêtons pourtant à implanter des classes expérimentales destinées aux enfants autistes, reposant sur une approche pédagogique structurée à visée subjectivante.

Dans ce projet mené en partenariat avec l'association de prévention de l'autisme PreAut, nous refusons donc un choix exclusif entre approche psychodynamique et programmes de stimulation cognitive, mais souhaitons justement évaluer, grâce à un protocole de recherche, dans quelle mesure les deux approches peuvent se soutenir l'une l'autre.

Le problème n'est pas aujourd'hui que la psychanalyse soit attaquée. Il résiderait plutôt dans la réaction offusquée de beaucoup d'entre nous, qui serait banale dans tout autre corps professionnel, mais qui va à l'encontre de l'essence même de notre discipline. Que sommes-nous devenus si nous sommes incapables de nous remettre en question et d'envisager la part que nous avons jouée dans le déchaînement actuel autour de l'autisme ?

Et comment pouvons-nous, en tant que psychanalystes, en appeler à faire taire la mémoire ? Dire que la culpabilisation des mères d'enfants autistes appartient au passé et qu'il faut considérer le présent, c'est convoquer une amnésie consensuelle qui nie la portée de l'histoire dans toute aventure humaine, alors même que c'est précisément ce à quoi s'attache la psychanalyse - permettre à chacun de se situer dans une histoire personnelle, familiale et collective.

Et c'est faire comme si la psychanalyse avait déjà évolué, et que les critiques portées contre elle seraient injustes ou concerneraient un passé révolu. Hélas, bien que sur le terrain des efforts soient menés pour concilier les pratiques, les écoles psychanalytiques instituées refusent bien souvent de reconnaître que d'autres disciplines pourraient tenir la clé de difficultés qu'elles peinent à résoudre.

Changeons d'abord nos pratiques pour intégrer les données de l'expérience, et nous ferons évoluer la théorie ensuite. Après tout, Freud en son temps n'a pas fait autre chose. Et cessons de vouloir considérer les nouvelles pratiques disponibles, notamment dans le champ de l'autisme, à l'aune des théories psychanalytiques existantes, construites en référence à d'autres pratiques et à d'autres connaissances.